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Dans un contexte où la tolérance est en passe de devenir la valeur centrale de notre société est-il de bon aloi d’affirmer ses convictions, de les partager, voire, audace suprême, de prétendre à une hiérarchie de valeurs ?

Une telle proposition est-elle assimilable au fondamentalisme ou au prosélytisme ? N’est-elle pas une attaque à la liberté de penser, la tolérance, la démocratie ?

 

Je comprends la tolérance telle qu’on la défend aujourd’hui sous trois axes : le politique, le relationnel, le psychologique.

  1. Le politique, d’abord : la tolérance est l’affirmation du droit d’exister des minorités sur la place publique, voire du droit d’exister tout court selon les contextes. La tolérance, est, dans ce cas une expression de l’égale valeur de chaque être humain, peut-être (et c’est plus complexe) de l’égale valeur des opinions, des cultures et des religions. Elle est alors la garante de la liberté d’expression et de l’égalité des droits.
  2. Sur le plan relationnel la tolérance est une acceptation de la personne qui se trouve devant moi dans toute sa singularité, son unicité dans ce qui, sans lui dénier son statut de « frère » (que ce terme soit républicain ou chrétien), lui rend la possibilité d’exister en tant qu’autre, en tant qu’étranger. À mon sens, la tolérance comprise de la sorte est bien plus souvent orientée vers soi, une manière de revendiquer ma singularité, mon autonomie. L’homme adulte supporte difficilement celui qui se présente à lui comme une maman, une nounou, un tuteur, voire un conseiller.
  3. Enfin, la tolérance est parfois utilisée pour nous dire qu’il faut « comprendre », et donc en finale accepter mes comportements, mes faiblesses voire - même si le mot devient tabou - mes erreurs. Cette acceptation du concept de tolérance se retrouve dans les contextes relationnel et judiciaire. Je demande aux autres d’être plus tolérants à mon égard. Il est très probable que celui qui désapprouve ma conduite aurait fait de même dans mon cas. De toutes façons, il n’a pas vécu ma vie, mes épreuves, mes conditionnements affectifs et culturels qui font que je suis ce que je suis et que je n’y peux rien. Je demande donc au juge - ami ou magistrat - d’accepter que je suis le produit ou la victime de mon histoire. La tolérance prend alors un sens proche de celui de compréhension.

 

Ceci dit, il peut apparaître que la tolérance demande, par respect pour l’autre, de ne pas affirmer ses convictions, à tout le moins de ne pas revendiquer à la primauté morale ou intellectuelle d’un choix sur l’autre.

Une autre option est possible. Paradoxalement, peut-être, l’on pourrait, pour défendre la tolérance et ne pas la vider de son contenu, revendiquer le droit, voire le devoir d’affirmer ses convictions. C’est l’option que je propose de défendre. Si la tolérance est la sœur de la liberté d’expression, du libre choix des convictions ; si la tolérance est l’acceptation de la singularité de chacun, alors, je ne peux, sans la vider de son contenu et donc de son sens vouloir que l’autre se taise et n’affirme qui il est et ce en quoi il croit. C’est le premier axe de ma réflexion. Le deuxième axe portera sur la possibilité et la désirabilité d’une hiérarchie de valeurs.

 

L’expression des valeurs garante de la tolérance.

Que deviendrait la tolérance sans l’expression des valeurs ? Aurait-elle encore un sens, une utilité ?

Au nom de la tolérance, j’évite les discours à caractère politique. Au nom de la tolérance, je demande aux religieux et philosophes de tout poil de garder leurs opinions et convictions pour eux. Aujourd’hui, non seulement la religion, mais aussi la politique, les convictions de tout ordre sont des tabous assez forts jusque dans les familles. Les régimes alimentaires, l’éducation des enfants sont autant d’options individuelles dont on ne discute pas de peur de mettre l’autre en cause. La tolérance, gardienne de la paix des familles et du vivre ensemble. Cela me rappelle les disputes lorsque j’étais enfant : « Si tu ne supportes pas ton frère, va dans ta chambre et laisse-le tranquille, il ne t’embêtera plus. »

Voilà la tolérance molle, celle qui ne « tolère » que l’autre existe que lorsqu’il n’existe que pour lui-même, pas pour moi. Une tolérance sans objet : je n’ai rien à accepter puisque rien ne se vit ou s’exprime. Indifférence, solitude.

 

Difficile apprentissage de la tolérance… Difficile apprentissage de l’altérité. Laisser l’autre être autre, donc différent, donc dérangeant. Non seulement le laisser parler pour lui donner l’impression d’exister, mais l’écouter réellement pour qu’il existe pour moi. Et, à l’inviter chez moi, accepter qu’il bouscule mes habitudes de vieux garçon. Inconfortable, peut-être, mais pourtant nécessaire pour aérer nos esprits. Avant de sentir le moisi. Tant qu’on ne sort pas de chez soi, on ne se rend pas compte de l’odeur de renfermé dans laquelle on s’installe.

 

C’est à l’épreuve de nos partages et de nos rencontres que sera testée notre tolérance. À notre capacité à ne pas vivre seulement à côté, mais avec les autres. À ne pas seulement tenter (et c’est déjà énorme) de me « mettre à la place » de l’autre, de comprendre ses raisonnements. Mais à oser l’inviter à prendre place chez moi. À risquer d’être dérangé, d’être transformé. Ne plus reléguer l’autre dans sa chambre, ne plus chercher seulement à trouver en lui mon propre reflet (« finalement, on est quand même un peu tous d’accord »), mais oser la rencontre. « Si je diffère de toi, je t’augmente », écrit Antoine de Saint Exupéry.

 

La tolérance comme accueil de la différence, plutôt que pacte de non-agression. Voilà la tolérance que j’aime avec mes proches, celle que  j’aimerais voir construire dans l’espace public. Parce que l’homme est un frère, cet être à la fois proche et autre, et que j’ai plus à gagner à vivre avec mes frères qu’à rester enfermé dans ma chambre. Maintenant, le voilà mon présupposé : j’ai plus appris avec les autres que je ne me suis construit par moi-même.

 

Une hiérarchie des valeurs ?

Si plusieurs lecteurs m’ont suivi jusqu’ici, beaucoup d’entre eux auront partagé sans doute cette conviction : c’est dans la rencontre avec l’autre que je m’enrichis. La réflexion que je porte maintenant est plus délicate : peut-on avoir une hiérarchie de valeurs ? Et surtout, peut-on prétendre à une certaine universalité de celle-ci ? Peut-on prétendre que tout ne se vaut pas ? Et que, si c’est le cas pour moi, ce doit, dans une certaine mesure, l’être pour les autres ?

 

« Tout n’est pas égal. »

Affirmer une hiérarchie des valeurs, c’est affirmer que tout n’est pas égal. Dans le domaine esthétique, ce n’est peut-être pas certain. Les goûts et les couleurs… Mais dans les domaines éthique et politique, cela me parait évident. La question n’est pas de mettre en cause la légitimité des divergences, mais de mettre en évidence la radicalité des différences.

 

Quelle que soit votre opinion, lorsque vous avez à agir, il vous faudra choisir. Et dans certains domaines, il est évident qu’un choix n’égale pas un autre. Prenons le cas des choix éducatifs des parents. Face au panel de possibilités offertes aujourd’hui, les parents sont souvent démunis. Quelle attitude adopter ? Laquelle sera la plus juste, la meilleure pour mon enfant ? De forums en lecture spécialisées, de pédiatres en grands parents, qui dois-je suivre, quel conseil appliquer ? C’est parce qu’il en va de l’avenir de ceux qui nous sont précieux que nous nous rendons compte que nos actes ont des conséquences. Et que nous désirons ces conséquences les meilleures possibles.

 

Il y a, c’est une évidence, des choix  désastreux et d’autres porteurs en éducation, en politique, dans nos relations humaines. Je pense, oui, que tout n’est pas égal, même si je dois avouer que, souvent, je ne sais fichtrement pas quelle option choisir. Même si, parfois, j’ai peur de devoir assumer par après le choix que j’aurai fait. Et si j’en ai peur, c’est bien que j’ai conscience que cela « change quelque chose ».

 

Ainsi, agir d’une manière ou d’une autre importe et c’est pourquoi je vais faire le choix qui me parait le plus approprié tenant compte de la réalité et de mon échelle de valeurs. Et c’est justement parce qu’il y a conflit de valeurs (entre, par exemple : liberté et ordre ; mon bien personnel et celui d’autrui ; vérité et délicatesse…) qu’il va me falloir hiérarchiser ces valeurs et décider en conscience de préférer celle-ci à une autre.

 

Je comprends dès lors qu'il y a pluralité de choix possibles. Ayant parfois même sérieusement envisagé le choix inverse, je n’accepte cependant pas d’entendre que « cela ne change rien ». Car, c’est justement parce que cela change que j’ai choisi telle option plutôt qu’une autre.

 

Je peux donc affirmer qu’il y a des actions préférables à d’autres, du moins de mon point de vue. « De mon point de vue », dis-je, cela signifie-t-il que toute décision est équivalente ? Que sa qualité dépend du contexte et des acteurs ? Oui et non. Ou plutôt devrais-je dire « non et oui ». Non, toute action n’est pas équivalente parce que justement dans tel contexte une autre aurait été mieux adaptée.

Avoir une hiérarchie de valeurs, ce n’est donc pas prôner l’uniformité des comportements, c’est croire qu’une action a des conséquences et que j’en porte les responsabilités. Et qu’il est en mon devoir de choisir l’action que j’estime la plus appropriée, la plus juste, celle qui mène vers un plus grand bien.

 

Une nécessaire humilité.

Lorsque je suis convaincu de « bien faire » suis-je de fait occupé à discréditer et à mépriser ceux qui ne pensent pas comme moi ? Non. Ce n’est pas parce que j’ai choisi cette option que je dénigre les autres. Mais c’est parce que j’ai envisagé toutes les options que j’ai choisie celle-ci. Ainsi, ce n’est pas parce que c’est mon point de vue que c’est le bon, mais c’est parce qu’il m’a paru bon que je l’ai fait mien.

 

Cette façon de voir me semble tenir à la fois la possibilité de convictions et la tolérance : je choisis cette option parmi d’autres possibles (dont certaines d’une grande valeur à mes yeux). Je la choisis parce que je la trouve bonne (ou juste, ou efficace ou …), parce qu’elle correspond à mes valeurs. Et c’est parce que j’ai conscience que mes valeurs résultent d’un choix personnel que je ne peux que souhaiter et comprendre que les autres aient la liberté de faire de même.

 

De plus, même les quelques fois où je suis convaincu de mes valeurs, l’humilité reste de mise. D’une part, j’ai conscience que je n’ai pas toujours le courage de mes valeurs. Ce n’est pas parce que je crois en quelque chose que j’ai toujours la force ou le courage de le vivre. Je ne suis pas le saint ou le héros de mes convictions.

D’autre part, je sais que je peux toujours me tromper. Et c’est pourquoi je continue à partager en espérant que les autres fassent de même. Au détour d’une expérience, d’une rencontre, d’un livre je changerai peut-être d’avis. Je ne sais pas qui je serai demain ; que cela ne m’empêche pas d’agir pour ce que j’estime le plus juste aujourd’hui.

 

Le paradoxe n’est qu’apparent entre conviction forte et humilité.

 

« Le prosélytisme est une pompeuse absurdité, cela n'a aucun sens. Il faut savoir se connaître, s'écouter les uns les autres et faire grandir la connaissance du monde qui nous entoure. Il m'arrive qu'après une rencontre j'ai envie d'en avoir un autre car de nouvelles idées ont vu le jour et de nouveaux besoins s'imposent. C'est cela qui est important : se connaître, s'écouter, élargir le cercle des pensées. Le monde est parcouru de routes qui rapprochent et éloignent, mais l'important c'est qu'elles conduisent vers le Bien. »

(Pape François dans une interview à Eugène Scalfari, en octobre 2013.)

Nécessité et plaisir du dialogue et de la tolérance, exigence de la recherche du bien.

 

Merci aux empêcheurs de penser en rond.

Merci donc ceux qui s’expriment, merci plus encore à ceux qui m’énervent et me dérangent. Merci à ceux qui osent le partage en franchise et avec tolérance. À ceux qui acceptent de dévoiler les présupposés qu’il y a derrière leurs discours et leurs actions. Ceux qui abattent le masque de l’évidence au risque de s’offrir à la critique. Ceux qui, assumant leurs choix, savent qu’ils ne restreignent pas ma liberté, mais au contraire l’étoffent d’une nouvelle possibilité de penser ou d’agir. Puisqu’il nous faut agir… en conscience, donc en liberté et avec humilité.

 

Laurent Miller, octobre 2013.