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La morale semble souvent battue en brèche. On hésite parfois à en  parler aux jeunes de peur de paraître ringard. Comment alors proposer ce sur quoi nous avons le sentiment d’avoir fondé notre vie ? Et puis, comment nous-mêmes y voir plus clair ? Tant de nouvelles questions surgissent liées à des techniques ou comportements nouveaux.

 

Le pari de l’espérance quand ce n’est pas évident.

Que dois-je faire pour réaliser davantage en société mon être de femme ou mon être d’homme ? Cette interrogation habite tous ceux qui réfléchissent à morale. Autrement dit, la question morale s’inaugure toujours par une perte d’évidence : voilà que mes façons d’agir habituelles, que les règles auxquelles je me référais jusqu’ici semblent soudain ne plus très bien fonctionner, ou du moins ne plus être pertinentes. D’où la « que dois-je faire ? »

Cela peut arriver sous le choc des remises en question de mes options par les autres. Pour l'éducateur cela se produira surtout par la confrontation aux repères éthiques des jeunes. Quand on constate par exemple aujourd’hui le phénomène de la cohabitation « juvénile », on voit combien leur façon de se comporter dans le domaine sexuel est radicalement autre que celle des adultes. Dès lors apparaît la question : qui a raison ? L'interrogation sur la morale surgit souvent du conflit entre les morales. Et tout éducateur est situé au cœur de ces conflits.

Cette perte d’évidence peut provenir aussi de la confrontation à des pratiques totalement nouvelles telles que la fécondation in vitro. Jamais dans l'histoire de l’humanité on n’a eu des embryons en éprouvette. Que dois-je faire ? Dois-je tolérer une telle pratique ou la bannir? Dans un autre domaine, l’introduction massive de l'informatique va sans doute modifier le champ social. Là encore, que dois-je faire ?

En définitive la question éthique surgit en même temps qu'une phrase que l'on entend souvent dans la bouche de nos contemporains : « C’est pas évident ».

 

Choisir le combat en faveur du sens

Fondamentalement il existe une occasion encore plus fréquente et bien plus grave de perdre ses évidences ou au moins de les voir fortement secouées. C'est la réalité du mal ou de la souffrance sous toutes ses formes: souffrance physique, psychique, sociale, 'spirituelle, avec les sentiments d'absurdité, d'injustice, d'impuissance, qu'elle ne manque jamais de provoquer un jour ou l'autre.

Les éducateurs, solidaires des jeunes les plus délaissés souffrants matériellement et psychiquement, connaissent bien ce sentiment de gâchis et de perte d’évidence. Aussi sommes-nous  tous conduits, à un moment donné, à la question la plus fondamentale qui habite la démarche morale: oui ou non, la vie peut-elle être sensée, peut-elle être source de bonheur ?

Il va falloir alors choisir. Ou bien j'estime que la vie ne peut pas avoir de sens, qu'elle est absurde et que le mal a toujours le dernier mot, et je me laisse couler, je baisse les bras, à la limite je me suicide. Ou bien, je décide de croire que, malgré le mal qui travaille continuellement ma vie et celle des autres, malgré ses zones de non-sens, d'absurde, je décide que je peux trouver du sens à mon existence. Alors, m'appuyant sur les expériences gratifiantes de mon existence, sur des moments de joie, je choisis de mener le combat en faveur du sens contre l'absurdité.

C'est alors une lutte qui s’ouvre, celle contre le mal, la souffrance, la mort précoce, en espérant bien que ce choix de combattre montrera son bien-fondé dans l'avenir. Personne n'échappe à un moment ou à un autre de sa vie à cette alternative : ou se laisser couler ou se battre.

 

Un acte de foi et d’espérance en la vie et en l'homme

Ainsi, au fondement de notre vie morale, il y a un acte de liberté. En effet, rien, absolument rien ne peut me contraindre à croire que j'ai raison de choisir la vie plutôt que la mort. Et certains sont dans des situations professionnelles où l'expérience quotidienne leur donne parfois à penser qu'ils ont eu tort de choisir la vie plutôt que la mort puisque celle-ci semble toujours victorieuse. Le choix en faveur de la morale, du vouloir donner sens, est un acte de foi et d'espérance en la vie et en l'homme. Mais alors, cela veut-il dire que cet acte est purement arbitraire ? Non, je ne choisis jamais de faire le pari en faveur de la vie sans raison.

Parmi ces raisons, il y a tout ce qui dans mon existence m'est source de joie, tout ce qui m'apparaît comme réussite humaine: le parfum d'une rose, le sourire d'un enfant, le geste d'un ami, la tendresse d'un parent, la profondeur d'une amitié. Il y a quelque temps, une femme disait : « Ma vie est un gâchis, je n'ai plus qu'à me suicider. » Puis au bout d'un moment de silence, elle rajoutait : « Mais il y a le sourire de ma petite fille. » C'était en elle la petite zone de sens, momentanée, sur laquelle elle pouvait s'appuyer pour redécider en faveur du choix éthique, en faveur de la morale.

Parmi ces zones de sens, il y a surtout l'expérience d'être respecté, et plus encore celle d'être aimé et d'être fécond. Expérimenter que mon entourage croit en moi, espère en moi, a de l’amour envers moi, cela me donne des raisons, à mon tour, d'espérer, d'aimer. La confiance provoque à la confiance ; elle ne provoque pas la confiance, mais elle provoque l'autre à es­sayer d'être confiant. L’amour provoque à l’amour. C'est l'intuition si forte de Don Bosco. Jeune prêtre, il se heurte au mal extrême des prisons de Turin et perçoit que la seule façon de redonner à ces jeunes la possibilité de décider en faveur de la vie c'est de leur faire expérimenter qu'ils sont aimés, respectés et que l'on croit en eux. Il n’y a pas de transmission des valeurs sans valeurs vécues dans le même moment avec le jeune. La seule façon de rétablir un champ de valeurs pour des jeunes perturbés c'est de les mettre dans un champ de respect et d'amour qui leur donnera envie de parier en faveur du sens. On devine alors la force de la conviction chrétienne pour fonder la décision de donner sens à sa vie: elle me fait dire que Dieu' lui­-même est en train d'espérer en moi.

 

Des attitudes morales concrètes

Le devoir d'honnêteté

Concrètement la première attitude éthique consiste à se ren­dre compte que la vie morale n'est pas une opération de camou­flage de la mort, du mal et du non-sens. C'est justement parce qu'on reconnaît que le mal nous travaille, que par moments on perd pied, que l'on doit choisir en faveur de la morale. Dans la façon d'exercer ma profession, mon ministère, il me faut tenir une attitude qui semble allier des aspects contraires; aussi paraît-elle paradoxale.

Premier aspect: ne jamais occulter l'existence du mal et de la mort. Surtout au moment de l'adolescence. Les jeunes passent souvent par des phases dépressives où ils posent les grandes questions métaphysiques sur le mal, sur le sens de la vie. L'éducateur avec son assurance d'adulte doit être capable de se laisser questionner sur le fond. Il ne doit jamais entrer dans une attitude de déni. La morale n'est jamais un déni de la mort et du mal. C'est une mémoire. Et Don Bosco avait bien compris cela lui qui mettait au cœur de son système éducatif l'Eucharistie qui est certes mémoire de la Résurrection mais aussi de la croix, du mal et de l'injustice qui atteint Jésus. Être honnête existentiel­lement, c'est reconnaître surtout si l'on est chrétien que, dans nos existences, il y a de très grandes zones d'espérance et une foi profonde. Et que, malgré cela, nous aussi, chrétiens et chré­tiennes, nous sommes travaillés de l'intérieur par la force de la mort, par la force de l'absurde, par la force du mensonge.

Il faut avoir le courage de reconnaître que la vie n'est pas toujours rose.

On est agacé parfois, par certains groupes chrétiens où tout le monde a le sourire de rigueur. Je crois que ce n'est pas là hon­nêteté existentielle. Il y a des choses dans la vie qui sont et qui resteront incompréhensibles. Il y a des événements qui restent hors sens, insensés, « bêtes ».

Deuxième aspect : au moment où je reconnais l'existence du mal et de la mort prématurée, ne jamais me résigner à son exis­tence. Mais avec d'autres, mener le combat de « l’espérance contre toute espérance ». (Romains 4, 18).

L'espérance se conquiert, c'est un combat. Combat joyeux qui le plus souvent tend à se faire oublier, mais combat parfois redoutable et héroïque, dans les moments de crise.

 

L'interdit du suicide

Deuxième réalité qui jaillit de ce choix en faveur de l'éthique: la vie morale met en son cœur l'interdit du suicide, et plus précisément celui de refuser d'essayer de donner sens à sa vie. L'interdit du suicide est fondateur de la vie sociale. Il y a des professions, par exemple celles des assistantes sociales ou des éducateurs spécialisés, qui sont spécialement affrontées à cet interdit. Vous devinez l'importance de ce point pour réfléchir à la pratique du suicide, assisté ou non, que l'on voit se dévelop­per ou à cette banalisation de l'euthanasie à laquelle certains voudraient tenter de procéder. On ne touche pas là simplement à un problème, privé, mais bien le fondement même de la vie en société, de la vie éthique. Donc, ne nous laissons pas impres­sionner par les déclarations de certains médecins très connus qui manquent du sens de la vision collective des choses et de la vi­sion radicale de l'homme.

 

Le temps, une histoire qui a un sens

Si la vie morale tente de donner sens, elle se heurte au temps, ce temps qui s'écoule, qui est « bêtement » là. Et elle le conver­tit en une histoire, la plus sensée possible. Le devoir moral le plus élémentaire consiste donc à briser les impasses empêchant cette conversion. Il conduit à agir de façon telle que toute per­sonne puisse avoir un à-venir.

Ainsi le devoir de l'éducateur est d'être un faciliteur d'histoire, d'être quelqu'un qui creuse des tunnels dans le béton de l'absurde, d'être un donneur d'avenir. Le judéo-christianisme se réfère à un Dieu qui prend au sérieux le temps et qui instaure un sens profond à l'histoire. Donner un sens à l’histoire suppose que l'éducateur se fasse ingénieux pour déplacer les efforts éthi­ques. Tout étiquetage qui brise l'avenir de quelqu'un est contraire au champ de valeurs possible en éducation.

 

Le devoir de témoignage

Il est également de ma responsabilité éthique d'augmenter pour l'autre les raisons qu'il peut avoir de faire le choix fondamental en faveur de la vie contre la mort, en faveur du sens contre l'absurde. C'est une décision libre, mais qui se réfléchit. C'est parce qu'on a des raisons de choisir qu'on choisit. Il est donc de notre devoir de permettre aux gens de disposer de bon­nes raisons de choisir la vie contre la mort, même si cela ne les dispense jamais de poser un acte de foi, dans une certaine soli­tude. Je ne peux jamais faire faire l'économie de la solitude et du dépouillement de l'inconnu, à celui ou celle qui est en face de moi. Autrement dit, il est un devoir moral très profond, c'est le devoir du témoignage du goût d'exister et de nos raisons de vi­vre. Mais attention, ce thème du témoignage qui est à la mode dans bien des mouvements est particulièrement piégé. Et donc il ne sera moral, c'est-à-dire humanisant, qu'à plusieurs condi­tions.

Première condition : que la volonté de témoigner ne soit pas première mais seconde. On ne doit pas vivre pour témoigner. Je choisis de vivre de telle ou telle façon parce que j'estime que c'est cela qui est structurant et source de joie pour moi et pour les autres.

Et du coup, par surcroît, par une espèce de grâce, ma vie té­moignera qu'il est raisonnable de parier en faveur de l'amour.

Le témoignage ne doit pas être premier, ni secondaire, il doit être second.

Deuxième condition : ma vie sera témoignage si et seule­ ment si ce qui s’y dit est à peu près cohérent avec ce qui s'y fait. Si nous sommes en train de témoigner auprès de quelqu'un, de l'importance d'aimer ou de l'amour comme étant notre raison de vivre, et qu'à ce moment même, dans notre lien avec la per­sonne, nous ne la respectons pas, nous ne sommes pas cohérents. Quand une personne est en état de souffrance, la bonne santé physique ou psychique de celui qui s’adresse à elle lui paraît souvent une insolence. Et la seule façon de réduire ce sentiment c’est de se faire, à ce moment-là, très humble, très petit. Être une source, parfois minuscule, d'un respect, d'une affection qui fait prendre conscience à la personne qu'en lui parlant d'amour, on ne fait rien d'autre que d'expliciter ce qui est en train de se vivre entre elle et nous.

Don Bosco a su vivre cela.

Troisième condition : plus les personnes sont affrontées à l’expérience du mal (par exemple des adolescents très pertur­bés), plus le témoignage auprès d'elles doit être régulé par le devoir d'honnêteté existentielle. Oser regarder combien le mal est présent, combien ce n'est pas simple de lui faire face. Il n'y a pas de recette toute faite, et la parole de foi est balbutiante, comme le Christ est balbutiant quand le mail' atteint à Gethsé­mani. Cela suppose chez le témoin une capacité d'affronter les rudes questionnements apportés par les personnes qui subissent à longueur de vie le désarroi intérieur. Et il peut être quelquefois de notre responsabilité éthique de reconnaître qu'à certaines périodes de nos vies, on ne peut plus surmonter ce questionne­ment, qu'on ne peut plus être aux premières lignes du combat contre le mal et l'absurde.

En résumé tous les repères de la morale s'originent dans une option fondamentale contre le suicide, en faveur de la vie et du sens. Dès que je fais cette option, je suis tenu de m'obliger à un certain nombre de conduites, de me référer à un certain nombre de repères, sous peine que le don de sens soit strictement impos­sible.

Dès lors que l'on a décidé de donner sens à sa vie, on trouve des passages obligés qui viennent de ce que la personne et la société ne sont pas manipulables au gré de la volonté. L'édifice éthique, ce n'est rien d'autre que cet ensemble de passages obli­gés, pour donner sens à sa vie. Parmi ceux-ci, il y a le respect des réalités, des structures anthropologiques qui soutiennent toute personne humaine, toute société. Tout effort pour bâtir sa vie se doit de les respecter, sinon la personne est détruite et la société ne peut plus fonctionner.

 

Quelques passages obligés pour bâtir sa vie

Respecter l'humain en tout homme

Ce qui soutient toute démarche éthique, c'est la volonté de respecter tout l'homme et tous les hommes en ce qui fait qu'ils sont hommes.

Une conviction habite en effet la réflexion morale. Quelles que soient les différences de culture et de sexe ; quels que soient son âge et ses caractéristiques génétiques, chaque personne par­ticipe en la même humanité. Si donc je désire, en disant oui à la     le même respect pour toute autre personne.

Le philosophe Emmanuel Kant a formulé cette obligation foncière de la morale de façon particulièrement claire. C'est ce qu'il a appelé l'impératif catégorique, un impératif qui ne souf­fre pas d'exception. C'est vraiment le passage obligé de tout agir moral. Le Comité Consultatif National d'Éthique souligne for­tement cela : « Traite l'humanité en ta personne ou en celle de l'autre jamais simplement comme un moyen, mais toujours aussi comme une fin. » Dit autrement, le respect de la personne est un devoir absolu. Notons bien: jamais simplement comme un moyen. C’est pourquoi il est par exemple possible de respecter une personne comme une fin dans les essais médicamenteux, tout en l'utilisant partiellement comme moyen de faire avancer la recherche. Mais si on traite un malade uniquement comme un moyen, alors, on est immoral. On a vu une telle situation en 1987 avec un professeur de médecine d’Amiens qui s'est permis sur un malade en état végétatif chronique de faire des transfu­sions sanguines dans les os, simplement pour la recherche. Ce médecin a traité son malade purement comme un moyen d'ailleurs, il a eu l’audace de dire que c'était un intermédiaire entre un homme et un animal ! Donc l'impératif catégorique essaie de formuler le principe de réciprocité que l'on trouve déjà présent dans la règle d'or de l'Évangile: «Fais aux autres ce que tu aimerais qu’ils te fassent. » (Matthieu 7). Ce précepte du respect total de l’humanité va bien sûr culminer, pour nous au­tres chrétiens, dans le précepte de l'amour qui résume toute la loi, comme dit saint Paul. (Romains 13).

 

Trois interdits nécessaires à la communication

Donner sens à sa vie, c'est reconnaître l'autre comme exis­tant, c'est donc tenter de communiquer avec lui en le prenant au sérieux dans sa différence. C’est pourquoi un interdit fonda­mental est au cœur de toute communication: tu ne mettras pas d'indifférenciation. Prendre au sérieux cet interdit, cela suppose immédiatement que l'on prenne en compte trois autres interdits qui sont tout à fait premiers et qui peuvent être de véritables repères dans la vie concrète.

En effet, il y a trois possibilités radicales de casser la com­munication entre deux réalités A et B.

Première possibilité: A absorbe B. Communiquer c’est s'interdire d'absorber l'autre en fusionnant avec lui, en le « dévorant ». On voit la marque de cela dans la société où exis­tent les interdits du cannibalisme et de l'inceste.

Pour vivre, pour donner sens à notre vie, il faut sortir de la fusion avec notre origine. Il faut parcourir un chemin qui, petit à petit, nous fait prendre de la distance par rapport à cette fusion. Il est précisément remarquable de noter que, quand Jésus se nomme, il choisit le nom de Chemin. « Je suis la Voie » et quand l'Évangile nous présente l’Adversaire de Jésus, le diable, c’est-à-dire celui qui empêche de communiquer, il nous dit qu'il est « scandale », étymologiquement « obstacle » sur le chemin. Le diabolique c'est l'obstacle, Jésus c'est la route.

L'interdit de fusionner va de pair avec la volonté d'ouvrir un exode, d'ouvrir un chemin.

L'éducateur est-il une voie ou est-il un obstacle ?

Deuxième façon de casser la communication entre deux ré­alités A et B : supprimer l'existence de B. Communiquer sup­pose l'interdit de supprimer l'autre, physiquement, bien sûr, mais aussi de supprimer en lui ce qui le rend apte à communi­quer. Toute société régule le meurtre. Là encore, il est typique de remarquer que quand Jésus se présente, il se présente comme l'anti-assassinat. Il dit : « Je suis la Vie ». Et quand saint Jean met dans la bouche de Jésus des paroles sur le diable, ce dernier est présenté comme « homicide de toute éternité ». Être moral, c’est s’interdire de tuer et bien plus encore ouvrir un chemin de Vie.

L'éducateur est-il porteur de vie ou porteur d'assassinat des possibilités humaines du jeune?

Enfin, troisième façon de briser la communication : perver­tir le support de cette communication. À cet instant je communi­que avec vous par la parole écrite. Dès lors, si je vous dis : « attention il m'arrivera de mentir dans ce texte ! », la commu­nication entre vous et moi est profondément troublée. Pervertir, le support de la communication, cela est très pernicieux ! Aussi l'interdit du mensonge est-il au cœur de toute éthique. Or préci­sément, quand Jésus se présente, il se présente comme l’antimensonge : « Je suis la Vérité. » Et quand le diable est pré­senté par saint Jean, il le nomme « père du mensonge »

Que signifient ces trois interdits ?

Concrètement que signifient ces trois interdits ? Tout d'abord l'interdit de fusionner. En négatif, cela veut dire d'abord qu'il faut s'abstenir de tout inceste, de toute relation « incestueuse », c'est-à-dire excessivement fusionnelle. Surtout dans les milieux d'éducation spécialisée où il y a des transferts très forts de la part des jeunes qui demandent souvent des substituts parentaux, certains éducateurs ou éducatrices ont tendance à fusionner ex­cessivement avec les jeunes. L'interdit de fusionner vient là comme régulation de la vie morale.

Régulation du pouvoir de séduction de l'éducateur ou de l'éducatrice mais aussi régulation de la quête d'idéalisation du jeune. Quand on est éducateur on a toujours en soi des désirs paternels, maternels ou d'adolescent, mal réglés..., des souhaits de transgressions que l'on aurait aimé commettre mais que l'on n'a pas commises. On risque de réactualiser cela, régressant avec l'adolescent qui souvent n'attend que ça dans son psy­chisme. L'interdit de fusionner instaure la règle de la bonne et saine distance. Sinon, au lieu de transmettre des valeurs, on va transmettre de la confusion, de l'insensé, de l'absurde, et aller ainsi à l'encontre de la démarche éthique fondamentale.

De même, dans la catéchèse on doit s'interdire de présenter un Dieu qui ferait faire l'économie des médiations. Un Dieu qui serait trop présent dans la seule immédiateté de l'expérience individuelle, ce serait un Dieu qui ne respecterait pas l'interdit de fusionner.

Cet interdit peut aussi réguler le secteur des nouveaux modes de procréation. « Tu ne dois pas considérer l'enfant que tu veux comme un prolongement de ton corps, comme quelqu'un avec qui tu vas pouvoir fusionner. L’enfant que tu vas mettre au monde, c'est un autre qui va t'échapper, même s’il est issu de la même chair que toi. » L’interdit de fusionner, cela veut dire aussi l'interdit de fusionner avec son corps. Aujourd'hui, il y a souvent des déviations de thérapies orientales qui prétendent créer la coïncidence complète entre la volonté et le corps. Quand elles prétendent à une telle coïncidence, à une volonté de fusion complète, elles ne sont pas morales. En positif, l’interdit de fu­sionner, cela veut dire ouvrir un exode, un chemin qui nous fait quitter une origine en partie aliénante. Nous avons à être pèle­rins. L’éducation c'est un pèlerinage. Nous sommes tous ici-bas des voyageurs. En cela le récit d'Emmaüs est un extraordinaire récit qui nous montre que la restructuration éthique des deux disciples se fait par un voyage. Méditons le Dieu de l’Exode, le Dieu d'Emmaüs.

 

L'interdit de tuer

Le deuxième interdit est l'interdit de tuer.

En négatif on peut citer l’interdit de mettre fin directement à la vie d'un être innocent, et cela depuis l'instant de sa concep­tion. Le magistère a raison de redire combien cet interdit est fondamental alors qu'aujourd'hui il a tellement tendance à être bafoué. N'oublions pas qu'en France, actuellement, il y a envi­ron une grossesse sur cinq qui se termine en IVG. Un tel chiffre est énorme ! Il faut à tout prix rappeler le précepte structurant : Tu dois tout faire pour éviter de tuer l'embryon. Précepte d'autant plus structurant aujourd'hui que certaines Associations sont prêtes à promouvoir l'homicide systématique des fœtus de quatre-cinq mois qui s'avèrent, au diagnostic prénatal, mal for­més. Et l'on voit même, surtout à l'étranger, des requêtes d'infanticide. Oui, l'interdit de tuer est structurant des sociétés. Mais au-delà de l'interdit de tuer la vie physique, il y a celui de tuer ce qui est essentiel à l'homme. Par exemple la capacité de s'exprimer, d'aimer, le besoin de sécurité, etc.

Pour l’éducateur ce sera de ne pas tuer dans le jeune les capa­cités de se valoriser, si petites soient-elles. Faire se développer des semences de vie. Être un facteur d'espérance là où les autres baissent les bras. Cela suppose une conversion du regard. Que l'on se débarrasse des étiquettes toutes faites. Méfions-nous de l'usage des tests psychologiques, des analyses graphologiques... Ces choses sont utiles à condition que nous ayons une extrême liberté par rapport à elles.

En positif, l'interdit de tuer doit se traduire par une attitude profonde: être porteur de vie. C'est la tâche éthique fondamen­tale.

Quant au troisième interdit, celui de mentir sans raisons ou de pervertir la parole, il implique tout d’abord d'éviter que la méfiance ne s’installe dans les relations. Ainsi, il y a quelque temps, à un procès d'anesthésistes il y avait manifestement du mensonge. Qui mentait ? On ne le sait toujours pas, mais il est sûr qu'il y avait du mensonge; la vérité n'a pu être faite. Il paraît que désormais, dans un certain nombre d'hôpitaux, bien des anesthésistes sont l'objet de très forte méfiance. Quand un corps chargé de donner la vie commence à pervertir la parole en certains de ses membres, c'est la possibilité de lui faire confiance qui se pervertit.

En positif, l’interdit du mensonge implique qu'il faut être un facteur de vérité. Un monde où toutes les valeurs sont compa­tibles au même moment, cela n'existe pas. La quête de vérité éthique est donc aussi une quête d'agir responsable qui ne s'enferme pas dans un monde idéal, mais qui ose trouver des compromis les plus humanisant pour que l'homme soit res­pecté. L'homme se construit dans l'ambiguïté tout en cherchant à dépasser l'ambiguïté.

Certains groupes chrétiens donnent l'impression que toutes les valeurs peuvent être compatibles en même temps. Devant une telle attitude, le jeune n'est pas dupe, il sait que le ciel des valeurs est un ciel déchiré. Des valeurs sont souvent incompati­bles entre elles. Ne pas mentir c'est reconnaître que l’agir éthi­que est toujours conflictuel. C'est refuser de s'enfermer dans un monde idéal pour accepter de prendre à bras-le-corps des com­promis. Les jeunes sont en quête d'un monde pur où tout serait réconcilié. Si on leur présente un monde chrétien idyllique, cela va les séduire, mais un jour ou l'autre ce sera la déception et ils brûleront ce qu'ils auront adoré.

 

Grandir ça demande du temps

L'homme est un être marqué par le temps, qui déploie le plus souvent ses potentialités dans la lenteur. Les philosophes nous le redisent sans cesse : le temps c'est une structure de l'être hu­main. Se moraliser c'est refuser l'illusion du « tout, tout de suite » qui est un rêve de l'infantile en nous. Ainsi, quand on contemple le Dieu de l'Ancien Testament, ou l'homme Jésus passant trente années de vie cachée, on est saisi par la « lenteur » de Dieu. Suivre Dieu, c'est toujours faire une cure de lenteur, une cure de patience.

La démarche vraiment éthique aidera nos contemporains à prendre à bras-le-corps le temps.

Ce n’est pas facile d'être aujourd'hui porteur de la réalité du temps parce que, en Europe, nous sommes dans une société où règne l'éphémère. Pensez à tous ces objets prêts à être jetés, à cette mentalité qu'induisent les médias en nous ; mentalité se­lon laquelle on pourrait vivre en séquences flashs. C'est comme si la société nous disait que l'on pouvait s'investir dans des re­lations multiples sans s'y impliquer en profondeur. Comme si on pouvait se contenter de trouver des sens tout à fait partiels, successifs. Se contenter de faire du « zapping » existentiel. La morale interdit cela.  

La vie morale, c’est la prise au sérieux du temps dans toutes ses dimensions: passé, présent et avenir.

Une des grandes fonctions des normes morales c'est d'être un « souviens-toi » : Souviens-toi qu'on ne repart jamais à zéro. Souviens-toi que tu as une histoire, que d'autres avant toi ont donné sens à la vie, essaie d'être cohérent. On a ici une des va­leurs fondamentales de la vie éthique : la fidélité qui n’est ja­mais répétition pure et simple du passé. Elle est une créativité douée de mémoire et de cohérence.

L’homme se construit toujours dans le présent, si perturbé soit-il. Maladie et désarroi sont des lieux où je peux déjà res­pecter l'humanité en moi et la faire croître.

Enfin, l'homme a besoin de pouvoir anticiper son avenir, c'est-à-dire de pouvoir s'imaginer bien vivant au-delà du mo­ment présent. Sinon, c’est l'angoisse ! On devine donc que le contenu des espérances de l'homme (par exemple la résur­rection) rejaillit beaucoup sur sa façon d’assumer son présent.

 

L'être humain est socioculturel

L'homme est certes fait de chair mais il est aussi un être de parole. Il est un« animal qui parle» et donc il n'est plus animal parce que justement il parle.

Deux conséquences parmi d'autres possibles. Dire que l'homme est un être de langage, cela veut dire que la question du sens de la vie ne peut pas ne pas se poser un jour ou l'autre à lui. Il faut donc écouter la personne surtout quand elle est en état de détresse, comme un être qui est affronté à la question du sens de sa vie, qui cherche à dire quelque chose. Cela signifie par exem­ple de refuser de traiter le corps humain malade comme une ma­chine.

Deuxième conséquence du fait que l'homme est un être de parole : la mise en place d'un critère éthique très important pour juger de la moralité du recours à des pratiques médicales ou sexuelles comme la FIVETE ou comme l'insémination artifi­cielle avec le conjoint. Plus on dissocie le biologique du rela­tionnel, plus on crée des perturbations en la personne et dans la société.

Le « plus » est fondamental, car il nous aide à ne pas mettre sur le même plan toutes les dissociations qui s'opèrent dans ce genre de pratique. Autre est la dissociation créée dans l'insémination artificielle avec un conjoint, et autre celle créée par une mère porteuse qui dissocie de façon extrême le biologi­que et le relationnel au point de se réduire à être une couveuse pendant neuf mois, mettant sous le boisseau sa dimension rela­tionnelle, son esprit, voire son « âme ».

L'homme est également modelé par toute la culture qui est la sienne. Les anthropologues, notamment les ethnologues, nous apprennent que son rapport au temps, au sexe, à la vie, à l'argent, à l'enfant, à la mort, est modelé, coloré par la culture. Dans cette perspective, exercer sa responsabilité éthique, c'est chercher à comprendre le plus sérieusement possible la culture des personnes que nous côtoyons.

Il y a aussi un devoir de recyclage culturel. Saisir la culture du monde maghrébin, du monde asiatique et même celle du monde français, ce n'est pas facile. Ainsi, dernièrement des mé­decins allemands parlant du diagnostic prénatal soulignaient combien ce diagnostic devenait de plus en plus eugéniste, avec l'élimination presque systématique des enfants mal formés. Or une des raisons qui conduit à cela c'est le mauvais support de la souffrance aujourd'hui. Autrefois, on supportait certaines épreu­ves comme celle d'attendre un enfant qui aura un bec-de-lièvre opérable. Aujourd’hui, on dit ne pas pouvoir supporter cette, souffrance. Or la perception de la souffrance est toujours traver­sée par la culture. On devine qu'il est important de rentrer dans les analyses qui permettent de voir en quoi une culture, par son idéologie, est en train de modifier sa conception du bonheur ou de la souffrance et donc du coup ses décisions éthiques les plus concrètes comme avorter ou ne pas avorter.

Enfin, troisième application du désir de prendre au sérieux le culturel: la culture n'est pas seulement dans les relations in­terpersonnelles. La culture prend toujours corps dans les institu­tions. Celles-ci sont le passage obligé de la vie ensemble, même si tout ne se réduit pas à elles. Deux types d'institutions sont spécialement importantes : les institutions juridiques et politi­ques.

La réflexion éthique ne saurait donc être purement privatisée. Nous avons à faire attention à l'évolution des législations. Ne réduisons pas notre action éthique à des problèmes interperson­nels. Ce n'est pas anodin de toucher aux droits de la famille dans une nation, à ceux du respect de la vie commençante ou finis­sante. On sait en effet que le droit a toujours un effet éducatif sur les consciences. Il faut donc à tout prix que notre discerne­ment éthique   méfie des sondages, essaie de prendre du champ par rapport au corpus législatif, voire essaie d'intervenir de fa­çon constructive sur ceux qui ont le pouvoir de modifier ce champ.

La deuxième institution, c’est l'institution politique. La poli­tique doit être un centre d'intérêt constant pour l'éthique. Enten­dons ici par politique l'ensemble des activités qui ont pour objet l'exercice du pouvoir dans la société. Il y a un certain désintérêt dans le monde ecclésial pour la politique. Cela est très grave car la politique est en rapport très étroit avec la structuration éthique des groupes et des personnes. Il faut se rappeler sans cesse la parole de Paul VI en 1971, dans la « Lettre au Cardinal Roy » : « La politique est une manière exigeante, mais non la seule, de vivre l'engagement chrétien au service des autres. » Nous de­vons avoir la patience et l'audace d'entrer dans un minimum d'analyse politique, même si nous n'avons pas tous à rentrer dans un parti. En tout cas, la qualité d'une morale ne se mesure jamais à l'intensité des paroles enflammées contre les atteintes aux droits de l'homme, c'est trop facile. La qualité d'une morale se juge d'abord au sérieux avec lequel elle cherche à tracer des chemins concrets, qui tiennent précisément compte des corpus législatifs et des instances politiques.

 

L'être humain est singulier

C'est une des affirmations constantes de la philosophie. Sin­gulier, c'est-à-dire unique au monde. Chaque personne est ab­solument unique. Cette singularité vient d'abord du potentiel génétique mais aussi du cerveau. Les anthropologues nous ap­prennent que dès les premières semaines de la vie, il y a des empreintes, des circuits cérébraux qui se ferment et qui créent une singularité du cerveau en raison de celle de l'expérience de chacun. La singularité vient aussi du psychisme. Chacun, même s'il a un jumeau ou une jumelle, est unique au monde parce qu'il y a toujours une singularité de son désir. La singularité vient de la liberté qui se prend en charge elle-même. Les chrétiens ajou­teraient : elle vient de la relation à Dieu.

La démarche éthique, et c'est son grand paradoxe, est sou­cieuse de l'universel - tout homme vaut tout autre homme - et en même temps elle est obsédée par la prise au sérieux de la singu­larité de chacun. C'est pourquoi il y a toujours dans la vie éthi­que une tension jamais totalement résorbée. Prendre au sérieux la singularité, cela veut dire prendre au sérieux le fait que cha­cun et chacune est mystère pour l'autre et pour lui-même. En chacun de nous, se trouve de l'incommunicable. Au cœur de ma décision éthique, il y a toujours quelque chose que je ne maîtrise pas bien. Cela rend très humble.

Se soucier de la singularité veut dire aussi prendre au sérieux la solitude. Tout homme est seul. À la base de toute décision éthique, il a quelque chose qui est de l’ordre d'un véritable « sanctuaire », pour parler comme le Concile: le sanctuaire de la conscience. Et c'est pourquoi l’Église s'est toujours battue pour cette règle fondamentale si importante pour faire face aux cas dramatiques : « Il faut toujours suivre sa conscience après l'avoir éclairée ». Cela se traduit par différentes applications.

Des applications en négatif : l'interdit de juger, l'interdit de violer la conscience, l'interdit de s'identifier purement et sim­plement à l'autre. Et aussi, l'interdit d'être malhonnête avec les exigences de sa propre conscience, ce qui conduit parfois à sa­voir transgresser certaines règles de façon responsable.

En positif, considérer la conscience de l'autre comme un vé­ritable sanctuaire inviolable. Cela entraîne un devoir de discré­tion, le devoir de trouver la bonne distance. C'est si difficile de trouver la bonne distance tout en trouvant le bon moyen de communication, la bonne distance qui permet de communier, de compatir et qui pourtant se sait devant un sanctuaire impénétra­ble.

Ces quelques réflexions bien sommaires auront peut-être fait comprendre que les exigences morales ne tombent jamais du ciel ; même quand on est chrétien, elles surgissent d'une volonté de donner sens à notre vie et de la prise au sérieux des passages obligés pour ce don de sens.

Une pensée pour des temps nouveaux – Editions Don Bosco Paris