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Le dégagement du sens d’un texte, notamment biblique est l’une des compétences les plus spécifiques du cours de religion. Il s’agit non seulement de connaître le texte, mais de comprendre le message que l’auteur a voulu faire passer en l’écrivant. La prétention du cours est moins d’approcher avec exactitude la pensée intime de l’auteur (pour peu qu’elle soit accessible !) que de voir comment la Bible peut nourrir la réflexion de la classe par un éclairage original.

 

Une faiblesse récurrente des cours de religion de primaire

De ma propre connaissance du terrain (relayée entre autres par mes étudiants), à lecture de nombreuses programmations, je constate que beaucoup de cours de religion de primaire s’arrêtent à la connaissance du texte biblique. Il s’agit, pour les enseignants, de pouvoir raconter l’histoire, d’en comprendre le vocabulaire. Et c’est tout. « À quoi ça sert d’apprendre le Notre Père  ou le nom des douze apôtres par cœur ? » me demandent beaucoup d’étudiants. Je rejoins leur interrogation en partie. Il peut paraître important de connaître certains textes majeurs du christianisme pour ne pas faire défaut de culture générale. Il me semble cependant que cet objectif reste secondaire par rapport à l’enjeu du cours de religion : nourrir la réflexion des élèves, leur croissance en maturité humaine, développer leur esprit critique…

 

Bien sûr, il n’est pas toujours aisé de permettre aux enfants de pénétrer le sens d’un texte. Mais, sans cela, le cours de religion devient un cours de culture religieuse et la motivation des élèves et des enseignants risque de se perdre rapidement. La difficulté majeure constatée par les enseignants est l’incapacité de beaucoup de jeunes enfants à accéder au langage symbolique.

 

Accéder au langage symbolique

De très nombreux textes de la Bible doivent être lus de manière symbolique afin non seulement d’éviter une lecture fondamentaliste, mais aussi de permettre d’en découvrir le sens. La lecture fondamentaliste  est interdite de manière catégorique  par les programmes de religion.

  1. D’abord et surtout parce qu’elle suppose « un suicide de la pensée » (Commission Biblique Pontificale, 1993). Comment puis-je, en tant qu’enseignant apprendre aux enfants qu’une mer peut s’ouvrir en deux, qu’un serpent parle ? Notre mission est de développer l’esprit critique et l’intelligence des enfants, pas de les étouffer.
  2. Ensuite, parce qu’elle nuit à la construction d’un monde citoyen ouvert sur le dialogue (le fondamentaliste enfermant la vérité dans sa conception de la Vérité). Ce qui s’oppose au décret Missions.
  3. Ensuite, parce qu’elle est de toute façon contre productive : soit les enfants y croient et nous en faisons de naïves victimes potentielles pour tout extrémisme rassurant. Soit parce que les enfants n’y croient pas et rejettent en vrac Bible, cours de religion, foi, christianisme…
  4. De plus, lire la Bible au premier degré empêche la recherche d’un sens symbolique plus riche pour la réflexion menée en classe.

 

Le travail de lecture symbolique est un objectif en soi du cours de religion. Il participe à la croissance en intelligence et en émancipation de chaque élève. Ainsi, développer la lecture au second degré, décoder les images devient utile non seulement pour comprendre les textes de la Bible ou les rituels chrétiens mais aussi pour ouvrir l’enfant à une dimension proprement humaine de la relation et de la communication. L’homme s’exprime de manière symbolique (embrasser pour prouver son affection, par exemple). Le cinéma, les clips vidéos, la peinture, le langage, les gestes humains sont empreints de symboles qu’il importe à l’enfant d’apprendre à décoder pour accéder à la communication plénière avec ses semblables.

 

C’est à l’âge de l’école primaire que l’enfant découvre petit à petit qu’un mot n’est pas toujours égal à une chose, qu’un geste peut avoir un sens « caché » voire plusieurs. On peut raisonnablement espérer que cette compétence lui soit acquise vers l’âge de douze ans.

Alors, faut-il attendre les secondaires pour chercher avec les enfants le sens d’un texte biblique ? Je ne pense pas. Deux options s’ouvrent pour permettre aux plus jeunes enfants d’accéder au message de la Bible.

  1. Choisir un texte qui n’utilise pas de langage symbolique. Certaines histoires de la Bible peuvent être lues au premier degré. Quelques exemples : l’arrestation de Jésus (Luc 22, 47-51), l’histoire des deux frères (Matthieu 21, 28-32), l’accueil des enfants (Marc 10, 13-16)… Bien sûr, un sens symbolique peut être superposé à cette première lecture, mais il n’est pas nécessaire pour comprendre le texte.
  2. Intégrer progressivement des symboles en commençant par ceux qui sont déjà fréquemment utilisés ou entendus par les enfants. On pourrait prendre ici comme exemple le texte du trésor et de la perle (Matthieu 13, 44-46). Les enfants savent ce qu’est un trésor et ont déjà perçu qu’il y a des trésors non matériels (peut-être ont-ils entendu leurs parents les appeler « mon trésor » ?)

 

Le sens proposé par l'adulte ne sera pas compris par l'enfant : patience

Que le document utilise un langage symbolique ou non, il est important que ce soient les élèves qui dégagent par eux-mêmes le message du texte biblique. Cette activité leur reste tellement ardue jusqu’à la fin des secondaires qu’elle doit continuer à être travaillée chaque année.

Lorsque l’enseignant propose une lecture cursive d’un passage de la Bible en l’éclairant au fur et à mesure d’explications visant à faire émerger le sens, il n’a aucune certitude que les élèves aient compris  le sens proposé ni son lien avec le texte biblique. Le piège est que l’enfant est bien capable de répéter par cœur la réflexion du professeur sans la comprendre. L’illusion est alors totale. Un exemple : Corentin, 8 ans, revient de sa catéchèse de première communion. Son papa lui demande :

  • Alors qu’avez-vous appris de chouette aujourd’hui ?
  • On a allumé des bougies et Alexandre les a toutes soufflées, c’était rigolo.
  • Et vous avez appris quelque chose sur Jésus ?
  • Oui « Jésus est la lumière du monde. »
  • Et ça veut dire quoi ça ?
  • Que Jésus est le fils de Dieu.
  • Ah ! intéressant, et ça veut dire quoi ?
  • Je ne sais pas, c’est Madame qui nous l’a dit.

Ainsi, la catéchiste peut se sentir rassurée, l’enfant a compris Jésus est le fil de Dieu. Mais en fait, il n’a rien compris : ni ce que cette affirmation veut dire, ni le lien avec le texte. (Suite de cet exemple en fin de chapitre.)

 

Permettre à l’élève de dégager le message par lui-même prend énormément de temps, mais il est capital de prendre ce temps pour que la leçon soit réussie et que l’enfant ait réellement appris quelque chose.

 

Quelques méthodes

Qu’aurait-on pu faire alors ? Il existe une multitude de méthodes et un chapitre entier leur est dédié sur le site.

Dans tous les cas, on ne peut se satisfaire d’avoir lu et compris le texte en classe pour suivre avec une question du style : « Quel est le message de ce texte ? » ou « Quelles valeurs sont véhiculées dans ce récit ? » Entre la lecture du texte et l’accession au sens, il y a un long chemin à faire dans la tête des enfants. Un conseil que je donne aux étudiants pour créer les tâches qui le permettent est le suivant : quel message avez-vous perçu dans le texte ? Quel chemin mental vous a permis d’affirmer cela ? Quelles balises pourriez-vous poser pour permettre aux élèves de parcourir le même chemin ?

Ainsi, avant de demander quel est le sens du texte de la tempête apaisée, par exemple, je vais demander aux élèves ce qu’est une tempête. Une fois les caractéristiques de la tempête listées, on peut se demander si ces mots ne pourraient pas décrire d’autres situations de vie. Si c’est le cas, ne peut-on pas parler de « tempêtes dans nos vies » ?

Voici quelques autres pistes pour guider la réflexion :

  1. Utiliser la critique et les rapprochements (Lagarde, 1983)
La pédagogie des Lagarde propose deux attitudes qui permettent aux enfants de dégager le sens d’un texte : les rapprochements et la critique. Les rapprochements consistent à faire des comparaisons entre ce qui est raconté dans le texte et d’autres textes bibliques, voire d’autres documents extérieurs. Les liens réalisés ainsi par les enfants leur permettent d’éclairer un document par l’autre.
La critique, elle, permet de mettre en évidence que le texte doit être interprété sans quoi il n’a aucun sens.  Voir l’exemple proposé à la fin de ce chapitre pour l’illustrer.
Voir cette page pour plus d'informations et des outils à ce propos.
  1. Jouer sur la narration. Travailler la tension narrative, les renversements de situations. Regarder les actions des personnages. Qui fait quoi ? Dans quel but ? Quelles sont les conséquences ?
  2. On pourrait s’attarder aux symboles : que signifient ces noms, ces gestes, ces lieux ?
  3. Il peut être opportun de mettre en évidence les références implicites à d’autres textes bibliques ou de voir comment ce passage est utilisé par d’autres extraits de la Bible.
  4. Il est aussi possible de comparer le texte à d’autres documents semblables ou non afin de faire émerger les différences ou similitudes. De cette comparaison pourrait jaillir le sens.
  5. On peut également s’attacher au contexte historique de la narration ou de l’écriture du texte. Que vit l’auteur, quelle est la situation politique de l’époque ? Ou encore, les personnages de l’histoire sont-ils de peuples amis ou ennemis…

 

De quoi parle le texte ou comment en parle-t-il ?

Quel genre de message doit-on trouver à la lecture du texte ? Il ne s’agit pas seulement de découvrir « de quoi parle le texte ? » Bien souvent d’ailleurs, le groupe en a déjà une vague idée, surtout s’il y a eu une phase d’accroche sur la thématique générale du texte. Dire que tel texte parle du pardon ne nous apprend rien sur le pardon.

L’enjeu est de trouver non pas « de quoi parle le texte », mais plutôt « comment en parle-t-il ? » La particularité du pardon proposé par Jésus est par exemple qu’il est inconditionnel, proposé aux ennemis, sans fin…

 

C’est à ce moment du cours que la spécificité du christianisme est mise en évidence et comprise. En quoi le regard porté par la Bible sur la réalité étudiée est-il enrichissant s’il n’est pas quelque peu différent de nos idées préconçues ? Voire s’il ne va pas à l’encontre de certaines affirmations communes ? Prendre le temps de décoder un texte biblique difficile avec des élèves pour leur dire qu’il faut être sage, partager, être gentil, ne sert à rien et réduit la Bible  à la morale. L’objectif serait plutôt de se laisser déranger par l’appel radical de Jésus.

Qu’entend-on par spécificité du christianisme ? Un exemple : l’appel à la pauvreté et au don total de soi lancé par Jésus, illustré par sa vie et celle de nombreux saints diffère largement de l’idée de générosité généralement comprise dans notre société. Entre le don à perte pour ses ennemis et le partage mesuré (sans se perdre) pour ses amis, il y a de la marge !

 

À la fin de cette phase, il est essentiel de laisser des traces de structuration du ou des messages dégagés du texte.

 

Piège : projeter sa pensée dans le texte sans s'en inspirer réellement

L’originalité du christianisme dont on parle plus haut n’apparaîtra pas si l’on ne prend pas le temps d’écouter réellement le texte. Beaucoup de leçons de religion ressemblent à ceci : on lit un texte de la Bible, on en dégage une thématique (par exemple, le pardon) et ensuite, on parle du pardon sans plus aucune référence au texte lu.

L’enseignant partage sa vision du pardon, dans le meilleur des cas, documentée à partir d’un article de psychologie ou de morale et discute avec les enfants. Le texte de la Bible n’était qu’une excuse pour parler du sujet. En aucun cas, il ne nourrit la réflexion menée par la suite. La leçon est peut-être intéressante, mais ce n’est plus un cours de religion.

Cet éclairage de la morale commune ne doit pas être absent du cours (il est déjà apparu dans la phase d’accroche et reviendra sans doute dans les phases d’intégration et d’actualisation), mais il ne doit pas être le seul apport théorique de la leçon.

 

Il est donc capital pour l’enseignant de chercher le message du texte biblique et son originalité lors de sa préparation. Il veillera ensuite à construire le cours de façon à ce que ce sens soit non seulement découvert et compris par les élèves, mais aussi utilisé pour alimenter la réflexion.

Pendant toute la phase de recherche de sens, il est important de vérifier si l’intuition des lecteurs est juste. Le message qu’ils ont perçu dans le texte est-il celui qui y est réellement inscrit ou celui qu’ils désirent entendre ? Meilleure sera l’image mentale construite en début de cours, plus correcte sera l’interprétation du document. En cas de doute, il ne faut pas hésiter à revenir au texte pour vérifier son intuition. En général, si le texte ne dérange pas un peu, c’est qu’on y a lu seulement ce qu’on voulait entendre.

 

Un exemple d'activité de dégagement du sens

L’exemple ci-dessous poursuit l’illustration commencée plus haut, celle où l’enfant revient de la catéchèse où on lui a parlé de « Jésus, lumière du monde. » Il utilise des outils proposés par les Lagarde dans leur catéchèse biblique symbolique. Voyez ici comment l’adulte pousse l’enfant à faire des comparaisons et comment il lui fait se rendre compte du sens symbolique de l’expression « lumière du monde ».

  • (Papa) Donc Jésus est la lumière du monde ?
  • Ben oui, c’est ce qui était dit dans l’histoire.
  • Ca veut dire qu’il brille dans la nuit ?
  • Non.
  • Qu’il a un gyrophare sur la tête ?
  • Ben non, évidemment !
  • Ca veut dire quoi, alors ?
  • Je ne sais pas.
  • Tu peux me donner  des exemples de lumière, toi ?
  • Les phares d’une voiture, le feu de camp, ma lampe de poche, la veilleuse dans notre chambre…
  • Et pourquoi ont les allume, ces lumières ?
  • Pour y voir clair, et pour ne pas avoir peur du noir. Et aussi pour ne pas faire d’accidents dans la nuit.
  • Mais pourquoi dit-on alors que Jésus est une lumière ?
  • Parce qu’il est le fils de Dieu !
  • Ah !

(Ici l’enfant n’a pas encore compris, il répète la bonne réponse espérant satisfaire son interlocuteur.)

  • Reprenons l’exemple du phare. Peut-on dire que Jésus est comme le phare d’une voiture ?
  • Ben non, évidemment !
  • Il permet quoi, le phare d’une voiture ?
  • De se guider dans la nuit.
  • Et Jésus, il peut guider, lui ?
  • Pas comme un phare.
  • Mais c’est un guide pour certaines personnes.
  • Tu veux dire un modèle ?
  • Oui.
  • Alors, oui, Jésus est un guide, mais pas un phare.

 

On ne peut encore être certain ici que l’enfant ait compris car la réflexion était fort guidée par l’adulte. Il faudrait vérifier si l’enfant fait maintenant le lien entre « Jésus guide » (message du texte) et « Jésus lumière » (texte). Il restera aussi à travailler les notions de « voir clair », « être rassuré ». Si on le désire. Cet exemple est donné ici pour que l’on se rende compte du long chemin qu’il y a à faire dans la tête de l’enfant entre la notion de lumière et celle de guide ou de protecteur.

Attention, de nombreux adolescents éprouvent les mêmes difficultés à lire les symboles. Veillez à ce que le sens ne soit jamais donné par le professeur, auquel cas on ne peut être certain que les élèves aient fait le chemin dans leur tête.

 

Poursuivre la lecture vers la phase d'intégration.


Claude et Jacqueline Lagarde, Animer une équipe de catéchèse, Centurion, 1983.
Commission Biblique Pontificale, L’interprétation de la Bible dans l’Église, dans La documentation catholique 2085 (2 janvier 1994), p. 27. Le document a été rendu public le 18 novembre 1993.
Communauté Française, Décret définissant les missions prioritaires de l'enseignement fondamental et de l'enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre, article 6, 1997.