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L’intégration est le moment du cours où l’élève peut se positionner personnellement par rapport à la question travaillée. Comment suis-je, moi aussi, enfant ou adolescent de 6, 12, 15 ans, concerné par le message du texte ? Cette phase est le centre du cours, celle qui donne tout son sens à la démarche de recherche biblique. Si l’enseignant a choisi de lire tel ou tel passage de la Bible, c’est justement parce qu’il est, lui, persuadé que ce texte a quelque chose à dire aux enfants de sa classe.

 

Chronologiquement, ce moment pourrait suivre la phase d’actualisation présentée par la suite. Cela dépendra du choix pédagogique de l’enseignant. De même, il est possible de travailler en même temps la phase d’intégration et la production finale. J’ai volontairement séparé les deux approches dans cet exposé afin de montrer deux étapes dans le raisonnement, mais il très souvent judicieux de mêler les deux dans la pratique.

 

La recherche d'exemples

La classe recherche des exemples concrets tirés de la vie quotidienne pour illustrer la problématique travaillée. L’enseignant veillera à ce que ces illustrations viennent des enfants en évitant si possible de donner en premier ses propres exemples. En anticipant les réponses, le professeur risque de rencontrer trois écueils :

  1. Il sabotera la recherche par un argument d’autorité. Si le professeur donne un exemple, c’est que c’est le bon. Les élèves voudront reprendre le même. Le risque existe aussi si l’enseignant travaille prioritairement avec les élèves qui répondent de manière rapide et spontanée. Les autres enfants amenés à fournir une réponse par la suite répondront : « Moi, je pense comme Untel. »
  2. Lorsque les enfants essaient de copier « la bonne réponse » du professeur ou du brillant camarade de classe, il devient difficile pour l’enseignant de voir en quoi le travail de recherche résonne de manière particulière dans la vie des enfants. Ceux-ci copient « sa » réponse sans en produire une qui leur soit propre.
  3. Certains élèves ont besoin de beaucoup de temps pour formuler une réflexion personnelle. Lorsqu’ils reprennent celles des autres, la classe perd la richesse qu’ils auraient pu apporter à la réflexion. Pire encore, il est probable qu’on ait court-circuité la possibilité pour eux de s’approprier réellement le texte. Leur réponse n’est pas seulement tue, elle est inexistante.
 
C’est pour toutes ces raisons, que je préconise un temps de réflexion silencieuse et personnelle durant lequel chaque élève écrit sa propre réponse avant de la partager en groupe classe.

 

La vie concrète des enfants

L’une des difficultés pour les adultes est de comprendre et de prendre en compte la réalité concrète de la vie des enfants. Ceci est d’autant plus vrai pour les stagiaires et les jeunes enseignants qui ne connaissent parfois pas encore bien le monde des enfants. L’adulte risque alors d’emmener la réflexion de la classe vers ses propres préoccupations qui lui semblent naturellement plus intéressantes et importantes que celles des élèves.

Ce faisant, il est probable que les enfants ne comprennent pas les enjeux abordés. Ils se contenteront de répéter la réflexion de l’adulte sans en comprendre le sens. La question travaillée devient alors le problème du professeur qu’il nous partage, mais qui ne nous concerne pas. Le cours est un échec.

 

On appelle parfois cette distance entre les intérêts personnels et le sujet abordé « so far from my bed ». Le groupe n’est pas concerné par la réalité abordée, cela ne rejoint pas sa vie. Un exemple pour illustrer mon propos : une stagiaire voudrait travailler la question de l’injustice avec les enfants de deuxième primaire. Attentive à ma demande d’être proche de la réalité des enfants, elle se propose d’aborder la question du travail des mineurs d’âge. Elle pense ainsi rejoindre le questionnement d’enfants de 7-8 ans. Je l’interpelle alors en lui partageant ma propre expérience avec des jeunes de 14 ans. Entendant parler du travail des enfants en Chine, ces jeunes répondent : « Nous aussi, on travaille, et en plus on n’est pas payés ! C’est pas juste ! ».

Faut-il en déduire que les enfants ne comprennent pas l’injustice ? Bien sûr que non ! Depuis tout jeune, nous ressentons plus ou moins violemment ce sentiment. Que signifie l’injustice dans la tête d’un jeune enfant ? En voici quelques exemples :

  • Madame demande toujours à la même personne de distribuer les feuilles.
  • Mon frère a reçu plus de bonbons que moi.
  • C’est toujours les mêmes qui choisissent les jeux à la récréation.
 
Le piège, pour l’adulte est de dénigrer ces « bêtises ». Qu’est-ce que cela face à l’exploitation des enfants dans le monde ? Eh ! bien, c’est justement en prenant sérieusement en compte la réelle injustice présente dans ces situations que le professeur pourra non seulement respecter les préoccupations des élèves, mais aussi les aider à mettre les mots sur ce qu’est l’injustice. Dans nos exemples ci-dessus : le favoritisme ou népotisme, le partage inégal des richesses, la suprématie des forts sur les faibles.

 

Ne doit-on pas alors ouvrir les yeux des enfants sur des réalités objectivement plus graves ? Oui, bien sûr, mais cela se fera lors de la phase d’actualisation. La compréhension de l’injustice dans le quotidien des élèves sera la possibilité de compréhension d’injustices plus graves dans le monde.

De plus, se soucier de la souffrance du monde ne dispense pas de lutter contre les injustices vécues au quotidien, aussi « petites » soient-elles. Refuser l’injustice en classe et dans la cours de récréation, c’est refuser l’injustice tout court.

 

Comprendre sans être forcé d'acquièscer

Il n’est pas toujours aisé de distinguer le désir d’impliquer les élèves dans une réflexion personnelle et celui de les amener à penser comme le professeur. Comment leur permettre de s’approprier une réflexion, des valeurs, tout en leur apprenant à penser par eux-mêmes ? Comment les amener à recevoir le message de l’évangile de manière personnelle sans faire de catéchèse, voire de l’endoctrinement ?

Plus que tel ou tel procédé pédagogique, il s’agit d’abord d’un état d’esprit du professeur. Le but du cours de religion est, entre autres, d’amener les enfants à sortir des conditionnements qui les emprisonnent. Le côté décalé de l’évangile et son message de liberté sont des outils au service du professeur de religion dans cette tâche. Mais comment être certain qu’on ne remplace pas un conditionnement par un autre ? Remplacer le matraquage publicitaire par une vérité révélée ? Pour gagner quoi ? Et perdre qui ?

 

Voici au minimum trois éléments auxquels être attentif pour éviter ce piège :

  1. Éviter le « nous englobant ». De manière générale, toujours préciser qui parle. « Tu penses que… » ; « Je dis que… » ; « L’auteur du texte nous rappelle… » ; « Les chrétiens croient que… » Préférer ces expressions à « Nous croyons que… ».
  2. Permettre les divergences d’opinion. S’opposer au message du texte et savoir expliquer pourquoi, c’est aussi l’avoir compris.
  3. Ne jamais évaluer sur les questions fondamentales et existentielles : ce sont des questions de convictions personnelles. L’élève sait qu’il ne lui sera jamais demandé ce qu’il croit à un test, il ne sera donc pas forcé de « mettre ce que Madame veut » pour avoir des points. Même hors des tests, il est difficile de ne pas évaluer l’opinion d’un élève lors d’un échange, (éviter les « bien, c’est tout à fait ça ! » ou « mmm… » après qu’un élève soit intervenu pour partager une opinion). Si l’élève sait qu’il ne sera pas évalué sur ses convictions, il se sentira alors libre de les partager s’il le désire.

 

Ainsi, le professeur pourra reprendre un élève qui est hors sujet, dont la réponse n’est pas pertinente (« En quoi l’exemple que tu donnes a-t-il un rapport avec les sujet qui nous préoccupent ? »). Par contre, il veillera à avoir une attitude d’accueil pour les opinions divergentes, mais à propos.

Une limite à cet accueil reste sans doute les Droits de l’Homme ou d’autres valeurs universelles. En tant qu’éducateur, l’enseignant est en droit (et en devoir) de refuser certains propos (racistes, par exemple) dans une classe.

 

Comment donc adopter une attitude juste qui respecte la liberté des élèves tout en maintenant le discours chrétien ? Je présente souvent le texte de la Bible comme un interlocuteur qu’il faut lui aussi respecter pour ce qu’il a à dire. Les élèves sont amenés à l’écouter, le comprendre et rendre compte de sa cohérence sans être obligés de lui obéir.

 

Se réapproprier le texte

La tâche d’intégration peut être comprise comme une manière de se réapproprier le texte. Dans le cas d’une parabole, par exemple, le professeur pourra estimer que l’enfant a compris le texte lorsqu’il sera capable de se substituer tour à tour à chacun des personnages et de l’illustrer par un exemple concret. Dans l’histoire du Bon Samaritain (Luc 10, 25-37), la tâche d’intégration pourrait consister à trouver une situation où l’élève est tour à tour l’homme blessé, ceux qui le délaissent, les brigands, l’aubergiste ou le samaritain. À la pertinence des exemples donnés, l’enseignant peut juger le degré de compréhension du texte.

 

Lorsque l’élève est capable de se rapprocher ou de se distancier de l’attitude de tel ou tel personnage de l’histoire, c’est qu’il en a perçu les enjeux dans sa vie de tous les jours. L’objectif est donc atteint, (quand bien même il conclurait que Jésus a tort de pardonner à ses bourreaux, par exemple).

 

La phase d’intégration est donc le moment où le texte interpelle le vécu, mais aussi celui où le vécu se projette dans le texte pour une nouvelle lecture de celui-ci. C’est la vie quotidienne qui donne une nouvelle profondeur au texte de la Bible. C’est la Tradition qui se perpétue et qui s’enrichit.

 

Implication personnelle et respect de l'intimité

Un dernier élément à souligner pour la phase d’intégration est la nécessaire attention à ne pas forcer l’intimité des élèves. La classe n’est pas le lieu d’une thérapie de groupe. Depuis le plus jeune âge jusqu’à la fin de l’adolescence, même dans les groupes les plus bienveillants, « tout ce que l’on dira peut être retenu contre nous. » Un enfant touché par une réflexion dévoile une part intime de sa vie. Il reviendra quelques jours plus tard en pleurant parce que ses camarades de classe se moquent de lui à ce sujet. Ou encore, l’élève, heureux d’être entendu, dévoile tel ou tel élément personnel et met tout le groupe dans une position délicate : réceptacle d’une émotion difficile à gérer, témoin d’une intimité qu’il ne fallait pas partager.

Parfois, c’est l’enseignant qui tente d’obtenir par la coercition une réponse que l’enfant juge trop personnelle. L’un des indices fréquent de ce débordement est le repli sur soi de la classe. Alors que le groupe semblait intéressé par la réflexion, le voilà silencieux, refusant de prendre part aux échanges. C’est qu’il y a une nuance entre parler d’un sujet personnel et dévoiler son intimité. Le respect des élèves est une limite qu’aucun professeur ne peut franchir.

 

Comment dès lors travailler avec des exemples pertinents, proches des jeunes, sans les forcer à partager leur vie ? Deux outils permettent d’atteindre facilement cet objectif.

  1. « J’ai un ami qui… » L’enseignant peut demander aux élèves s’ils ont déjà rencontré quelqu’un qui a vécu telle ou telle situation. Parfois, ce simple masque de pudeur permet un témoignage réel sans prendre le risque de la fragilité. Il n’est d’ailleurs par rare que « l’ami qui » soit en réalité l’enfant qui parle. Le professeur se gardera bien sûr de montrer qu’il l’a perçu.
  2. Amener le témoignage de jeunes du même âge. Un récit de vie, raconté par le professeur, une vidéo, un article qui illustre le sujet au quotidien permettra d’approcher le sens du texte dans l’aujourd’hui des élèves.

 

Bien sûr tous les sujets ne nécessitent pas la même prudence ni la même pudeur et beaucoup d’enfants parleront volontiers de leur vie personnelle. C’est à l’enseignant d’être garant, selon les sujets et l’âge du groupe, de ce qui peut se dire ou non dans la classe. D’un côté, l’apprentissage de la confiance et du respect du vécu de chacun, de l’autre l’apprentissage de la pudeur et du respect de l’intimité.

 

Un exemple de tâche d'intégration

Un groupe de 14 ans est amené à réfléchir à la notion de prise de risque lié à la liberté et du confort lié à une certaine dépendance. La réflexion est partie d’une lecture du passage de la mer rouge où les Hébreux, inquiets d’être rattrapés par le Pharaon, s’exclament : « Ne te l’avions-nous pas dit : mieux vaut pour nous servir les Égyptiens que mourir au désert ! »

Les élèves sont amenés à chercher dans leur vie quotidienne un exemple où, soit eux-mêmes, soit quelqu’un qu’ils connaissent a dû faire un choix de cet ordre. Prendre un risque, perdre un certain confort pour plus de liberté ? Ou rester en sécurité, en obéissant à une règle perçue comme tyrannique ? Ils doivent ensuite exprimer les gains et les pertes de chaque option de l’alternative (dans un tableau avec des + et des -).

 

Voici quelques exemples donnés, légers ou graves :

  • Choisir de venir à pied à l’école plutôt que d’être conduits par les parents. On y perd le confort d’être au chaud, de pouvoir se lever plus tard. On est serrés dans le tram, on doit marcher. Mais on peut décider de s’arrêter pour papoter avec des amis, de passer au magasin faire une course…
  • Se taire lorsqu’un professeur punit de manière injuste un élève de la classe. On se sent peu fier de se soumettre à la « tyrannie », mais on ne prend pas le risque d’être exclu à son tour ou d’être mal perçu par le corps professoral.
  • Choisir de quitter son travail parce le patron nous exploite au risque d’appauvrir sa famille ?
  • Laisser ses parents ranger sa chambre pour plus de confort ? Ou choisir de la ranger et donc de l’arranger à ma manière, gagnant aussi de l’intimité ?

 

Quelle que soit l’option qu’aurait choisie le jeune, sa compréhension du concept sera évaluée sur la pertinence de son exemple et l’analyse des gains et des pertes liés à un choix. Il peut donc être amené à réfléchir au message du texte tout en préservant sa liberté d’opinion.

 

Pour d'autres idées de tâches d'intégration, voir ici.

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