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Les sciences religieuses sont une discipline à part entière. Ce n’est pas pour rien que le régendat ou la licence en « sciences religieuses » ont été créés. Certains jeunes s’y engagent dès la sortie de leurs études secondaires. Si des cours d’histoire, de philosophie, de sociologie, de psychologie, de pédagogie sont dispensés tout au long de leur formation, la théologie a développé au cours des siècles son propre langage. La théologie morale, dogmatique et sacramentaire, la patristique, la liturgie, l’exégèse, etc., ne sont approfondies que dans le cadre de ces études.  C’est, dès le début des années 60, que la Faculté de théologie de Louvain a choisi de distinguer les études de théologie avec celles des sciences religieuses. Cette dernière visait spécifiquement la formation des laïcs qui se destinaient à l’enseignement de la religion. Mais la sécularisation galopante de l’enseignement contraignit les directions à confier le cours de religion à des professeurs qui étaient titulaires de disciplines profanes.  Jamais le nombre de diplômés en sciences religieuses ne suffit à remplir les heures laissées vacantes par le départ des prêtres enseignants.

On peut dire que ce cours a été ballotté entre différentes grandes tendances qui ont constitué à la longue plusieurs stratifications: la couche magistrale et/ou culturelle, la couche kérygmatique, une couche « sédimentaire » et la pédagogie existentielle. Un rapide détour par cette brève histoire est nécessaire parce qu’elle rend le présent intelligible.

 

La couche magistrale

Inspiré par l’ancienne théologie dispensée dans les anciens séminaires, l’enseignement de la religion était présenté avec une méthode centrée sur le contenu de la doctrine chrétienne. Il avait réponse à toutes les questions. La morale définissait clairement les obligations et les préceptes : jadis, l’Eglise disposait d’une jurisprudence pour résoudre des « cas » de conscience. Tout était sûr, bien classé. On s’imaginait qu’en imposant l’étude d’un contenu, les élèves allaient être cultivés et qu’ils allaient donner naissance à des générations de chrétiens convaincus et actifs. On aurait tort de passer sous silence que cette génération a effectivement existé dans un période qui va de l’entre-deux-guerres jusqu’au Concile Vatican II ( 1962-64). L’Action catholique orienta et encadra toute une génération de chrétiens. N’oublions pas qu’il existe encore des nostalgiques de cette période. Ces partisans oublient pourtant que l’école a fameusement évolué, qu’elle s’est démocratisée, qu’elle s’adresse à tous les jeunes jusqu'à 18 ans au moins.

                       

La couche kérygmatique

Des professeurs de religion très engagés ne se sont plus reconnus dans cette doctrine conceptuelle et dans la morale juridique que proposait l’enseignement magistral du contenu de la foi. Dans tout le peuple chrétien et donc aussi dans l’enseignement, une vague de fond revendiqua un branchement sur le mystère chrétien tiré - sans intermédiaire - des Ecritures. Que cela soit dans la liturgie, dans la recherche biblique et théologique, on assistait vraiment à un renouveau.  Il s’agissait de découvrir la cohérence et l’harmonie de la Bonne Nouvelle (le kérygme) et du plan de Dieu dont elle annonçait l’accomplissement dans le monde d’aujourd’hui. En classe, les jeunes et les professeurs se réjouissaient de cette réorientation. On cherchait à transformer le climat de la classe et l’enseignement céda la place à la proclamation de la foi. On y exigeait le recueillement. Bientôt pourtant, des difficultés surgirent. Cette méthode était idéologiquement située. L’existence quotidienne des jeunes n’était rencontrée que par des exigences morales et des applications. Sans même s’en rendre compte, les tenants de cette méthode valorisaient implicitement certaines attitudes chrétiennement « correctes » et, forcément, dénonçaient celles qui s’en écartaient. Les élèves savaient que pour réussir en religion, il valait mieux penser comme le prof. On ne s’imagine pas combien, aujourd’hui encore, des professeurs fonctionnent avec ces attentes implicites. Ils croient qu’ils doivent convaincre les élèves et ceux-ci se sentent coincés dans des attentes à peine voilées.  Cette difficulté provient sans doute de la confusion qui existe entre les finalités de la catéchèse, de l’animation pastorale et celles du cours de religion. Dans le cadre du cours de religion, il n’est pas question d’attendre la conversion des élèves.    

             

La couche « sédimentaire »

Forcément, en géologie, la plupart des couches sont sédimentaires. Les guillemets veulent indiquer qu’il y a effectivement eu un tassement. Sans doute mal à l’aise par rapport à leurs difficultés de « faire passer le bon message », des enseignants ont laissé le contenu de la foi dans le rayon congélation du supermarché des thèmes à voir en classe.  Le recours à des sujets « tartes à la crème » (drogue, sexualité, sectes, etc.) fut considéré comme la panacée pour lutter contre la démotivation des élèves.  Le pire dans cette pratique de la sucette, c’est que les élèves eux-mêmes entraient dans cette logique du « plus on en parle, moins on en fait ». Chose ahurissante, ces « profs sans religion » ont toujours grossi la liste des « abonnés absents » aux formations continuées.  Ils excellaient... dans la critique acerbe des personnes chargées d’évaluer leur travail. Ils détenaient tous la seule vérité admissible : la leur !

             

La pédagogie existentielle

Nous n’allons pas nous attarder présentement à cette dernière couche géologique. Elle fait l’objet de développements plus approfondis par ailleurs. Affirmons d’emblée qu’elle fut rarement comprise, qu’elle fit et fait encore l’objet de critiques. C’est pourtant elle qui permit d’inscrire aussi facilement le cours de religion dans une dynamique de renouvellement. Aujourd’hui, le cours de religion se sent à l’aise avec les exigences des dernières réformes     (celle de l’enseignement général et celle des humanités techniques et professionnelle).

La pédagogie existentielle fut initiée par l’abbé R. WAELKENS dès 1972[1] et reçut sa reconnaissance par la parution du Programme de 1982. Plusieurs équipes de professeurs ont travaillé et produit des programmations vraiment passionnantes. Citons quelques unes de ces équipes résolument inscrites dans la pédagogie existentielle: celle de Gemmenich (avec Guy Vandegaart), le duo de choc constitué par Isabelle Ponet et Jacques Bonfond, les cahiers de l’ODER (diocèse de Tournai) et, plus tard, la fameuse collection « Passion de Dieu, Passion de l’homme » sous la direction d’André Fossion.

La pédagogie existentielle donna naissance à des méthodes appropriées aux exigences des différentes réformes et à l’évolution des jeunes et à celle de la science pédagogique. La pédagogie de l’appropriation est sans doute celle qui nous a le plus permis de nous préparer – même avant l’heure - à la récente Réforme de l’enseignement secondaire. On peut déjà percevoir l’essentiel de cette pédagogie dans la programmation d’Isabelle Ponet et J. Bonfond : Qu’il y ait des espaces dans votre communion ; elle fut reprise et développée par l’inspecteur E. Ernens : Un chemin de vie ; elle fut approfondie par André Fossion dans son Guide méthodologique et par Bernadette Wiame dans sa thèse de doctorat : Pour une inculturation de l’enseignement religieux ».

On doit enfin mentionner une variante pédagogique insufflée par Jean Marie Virlet. La pédagogie de l’appropriation était considérée par certains comme LA voie royale du cours de religion. Or, d’autres accents méritaient une attention tout aussi fondée. La pédagogie de la narrativité, développée avec beaucoup d’intelligence par J.M. Virlet, valorisait l’accès des élèves au symbolique, chose que la pédagogie de l’appropriation à son début masquait par un côté très « intellectualiste ».

Depuis la fin des années 9O, la pédagogie du cours de religion cherche à intégrer les options imposées par le Décret-Missions. Notons que quelques programmations ont vu le jour récemment. Vie des hommes et lumières de la foi (Ed Bayard) de Benoît Lobet vaut par sa rigueur et ses contenus humains et théologiques. Regards croisés pour les 5è et 6è (Ed. de Boeck- Lumen Vitae) a l’avantage d’être le fruit d’un travail d’une équipe dans laquelle Luc Crommelinckx a participé à la rédaction du nouveau Programme. Et Passion de Dieu, Passion de l’homme 1ère année (Ed. de Boeck), sous la direction d’André Fossion, met l’accent sur l’appropriation de quelques compétences importantes - lire et analyser des textes bibliques, pratiquer l’analyse historique, discerner les registres de langage, etc. - qui pourront servir de base pour les années suivantes.  

Luc Palsterman

 


[1] R. WAELKENS : Introduction au Programme de Catéchèse pour l’Enseignement secondaire, Bruxelles, Licap 1972

 



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