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Nous savons qu'il est difficile de faire l'histoire d'événements récents.  Etant, je crois, le seul à avoir participé à la rédaction des programmes de 1972, 1982 et 2003, je voudrais, non pas faire l'histoire, mais brièvement mettre en perspective le nouveau programme.

Je me limiterai, pour ce faire, à l'une ou l'autre caractéristique à travers lesquelles une évolution se dessine.  Il est en effet trop facile et simpliste de dire comme certains professeurs que « rien n'a changé » ou que « l'on fait cela depuis longtemps ».

 

De façon arbitraire, notre point de départ sera le programme de 1953 (réédité en 1960 par le ministère).  Le but était alors de fonder et d'approfondir les connaissances religieuses en répartissant la matière sur les six années du secondaire. Plusieurs collections de manuels ont concrétisé ce programme.  Ce fut le cas de la série de sept volumes Témoins du Christ aux éditions Casterman et Lumen Vitae.  On y trouve des explications sur la Bible, les vérités de la foi, les sacrements, la morale.  La pédagogie y est présente par des applications à la vie, des propositions de travaux et des questionnaires.  A partir du deuxième volume, il est fait référence au Catéchisme à l'usage des diocèses de Belgique (1ère édition 1954).

 

Les titres des sept volumes de la collection Témoins du Christ nous donnent une idée d'ensemble.

1. Jésus-Christ, lumière du monde (la Bible et les vérités de foi).
2. Jésus-Christ, notre vie (sacrements et prière).
3. Pour les garçons : Jésus-Christ, notre chef.
    Pour les filles : Jésus-Christ, notre maître.
Il est question de la morale (commandements, vertus, péchés).
4. L'Église, notre mère.
5. Jésus-Christ, sauveur du monde.
6. Les catholiques dans le monde moderne.

 

Cette répartition se retrouve dans les programmes de 1972 et 1982 avec une petite inversion pour le 4 et le 5.

Au fil des années, ce programme devient de plus en plus inadapté au vu de l'évolution des mentalités, de la société et de l'Église.  On entre dans la période conciliaire.

Beaucoup de professeurs s'inspirent de publications françaises qui prennent davantage en compte la vie des jeunes.

Déjà dans les années 1965-66, des formules nouvelles sont tentées.  Ainsi l'ODER, à Charleroi, édite une programmation pour la 2e et la 3e, qui associe sacrements et morale avec le souci d'une pédagogie plus active, plus participative.

Aussi, en juin 1968, à la demande des évêques, une vaste enquête est réalisée auprès des professeurs.  On désire avoir une vision plus claire de ce qui se fait et de ce que souhaitent les professeurs.  Plus de 500 réponses sont dépouillées en août 1968 avec le concours d'un sociologue, par des étudiants de l'ISSR de Charleroi.  J'en fis une synthèse.

C'est sur cette base que l'abbé Waelkens, secrétaire de la Commission, présente un rapport en mars 1969, rapport qui sera la ligne directrice du nouveau programme.

Une commission centrale rédige l'introduction pendant que sept sous-commissions s'attèlent à la rédaction des programmes (3 pour chaque degré du secondaire général, 3 pour le technique et 1 pour le professionnel).  Le tout est revu par la commission centrale et le programme sort en juillet 1972.

Que dire aujourd'hui de ce programme ?

Relevons d'abord le titre.  Programme de catéchèse pour l'enseignement secondaire.  On pensait à l'époque avoir devant soi un public majoritairement chrétien et si, dans certaines classes, cela n'était plus vrai, on faisait « comme si » …

D'ailleurs, la répartition de la matière n'a pas changé par rapport à ce programme de 1953 mise à part l'inversion signalée plus haut.

« Ce qui distingue le nouveau programme, c'est moins la répartition des matières que le principe de cette répartition ».

Cependant, une attention plus grande est réservée à la vie des jeunes.  Plusieurs pages de l'introduction leur sont consacrées et déjà l'on parle de « crise d'identité » tant sur le plan humain que sur celui de la foi.  Ce souci de la vie concrète se manifeste de deux manières.

D'abord l'évolution psychologique de l'adolescent servira de cadre.  Aidée par le professeur Vergote, la commission s'est arrêtée à 3 étapes sachant que tous les adolescents ne suivent pas le même rythme d'évolution et que souvent il y a superposition d'une étape sur l'autre.

D'autre part, alors que le programme précédent avait comme objectif une clarification intellectuelle du message catholique, ici « on choisit comme point de départ l'expérience concrète … Le programme prend l'allure d'une succession de thèmes de vie ».

Nous pouvons juger aujourd'hui l'expression malheureuse d'autant que l'articulation entre la fidélité à l'Evangile et la fidélité à la vie concrète reste un problème.  Cela discréditera, aux yeux de certains, ce qui fut appelé la catéchèse existentielle.  Il serait intéressant de lire les livres et articles publiés à ce sujet dans les années 70.  Relevons un article de Luc Van Den Bruwaene, À propos d'un essai de catéchèse scolaire (Edit. A.G.C.) et le livre de Jean Léonard, inspecteur, Pour une catéchèse scolaire, dans lequel l'auteur exprime plus que des réticences vis-à-vis de la démarche existentielle.

Ce programme de 1972 a de toutes façons donné un souffle nouveau au cours de religion bien que le professeur ait été souvent obligé de faire le grand écart entre le pôle foi et le pôle vie.

En 1982, on profite de la nécessité de faire un nouveau tirage du programme de 1972 pour le relire.  Il s'agit de rendre le texte plus lisible.  L'abbé Simon remplace l'abbé Waelkens décédé.  Deux modifications plus importantes méritent d'être soulignées.

D'abord le titre change.  De catéchèse on passe à « Cours de religion ».  Certes, ce cours a sa spécificité mais il ne faut pas le considérer à part des autres.  Il a les mêmes exigences en matière de contenu et d'examen.

D'autre part, pour tenir compte ou répondre aux critiques parfois très vives formulées à l'endroit du programme de 1972, on ajoute en annexe un résumé de la foi qui s'inspire de la quatrième prière eucharistique : texte qui est l'œuvre des évêques français.  Ce texte, dit l'introduction, « rendra de précieux services aux professeurs tant pour l'approfondissement de leur foi que pour l'élaboration de leurs cours ».

Avec le recul, je me demande si cette annexe n'a pas fait plus de tort que de bien.  Si ce texte avait le mérite de la clarté, il accentuait le fossé entre le pôle de la foi et celui de l'existence.  Combien de cours de religion faisaient l'impasse sur l'éclairage de la foi ou le réduisaient à la portion congrue ?

À la fin des années 90, les évêques mettent sur pied une première commission dont le travail est refusé.  Une seconde commission est créée par les évêques.  Pour celle-ci, la rédaction d'un nouveau programme, tout le monde le sait, ne fut pas un long fleuve tranquille, bien loin de là, avant d'aboutir au programme de 2003.

Pour éviter que le cours de religion soit un cours n'ayant pas les mêmes exigences que les autres, il fallait tenir compte des nouveautés introduites dans l'enseignement en Communauté française : le décret-missions et son article 6 en particulier, la mise en œuvre des compétences et d'un nouveau mode d'évaluation.  On ne pouvait ignorer le caractère pluraliste de notre société, une société de plus en plus laïcisée.  Cela justifie le dialogue avec les autres religions et sagesses et la prise en compte de la culture contemporaine dans toutes ses dimensions.  On n'oubliera pas les coups de boutoir de certains ministres pour remplacer quelques cours de religion par des cours de philosophie et d'histoire des religions.

Mais il y a un changement plus radical, me semble-t-il, par rapport aux programmes antérieurs.

Comme je l'ai laissé entendre, dans les programmes de 1972 et 1982, l'existence concrète est introduite comme moyen pédagogique; non pas seulement pour appâter les élèves (un point de départ) mais montrer que le message chrétien peut éclairer l'existence.

Dans le programme de 2003, le changement de termes «enracinement existentiel et questionnement qu'il suscite» indique bien que l'existence et le questionnement ne sont plus un point de départ méthodologique mais qu'ils font partie intégrante du contenu (leur analyse est une des compétences).  Oserais-je dire que dans l'optique de l'incarnation, l'existence devient un lieu de révélation ?

Certes, que l'enracinement existentiel se trouve dans la colonne de gauche fait courir le risque de le prendre à nouveau pour un point de départ.  Pour éviter cette dérive, il faut toujours revenir à l'image géniale de l'arbre qui fut tout à fait acceptée par l'ensemble de la commission sur la proposition amicalement insistante de l'un de ses membres … la seule femme du groupe.  De façon très visuelle, on remarque que l'important est d'aboutir à la partie brune qui met en corrélation tous les éléments du programme.

Autrement dit, il ne s'agit pas de fonctionner selon une logique linéaire mais selon la logique de la vie, une logique par convergence de signes.  Dans beaucoup de domaines de la vie, ce type de raisonnement est mis en œuvre.  Ainsi deux jeunes gens disent : «Nous nous aimons», non pas à la suite d'un syllogisme de logique formelle mais parce que des signes (gestes, paroles) convergent vers cette évidence qui est valable pour eux et dont ils pourront témoigner.

Autrement dit encore, reprenant l'idée de structure que l'on trouve chez certains philosophes ou chez le théologien Ganoczi, on pourrait dire que le programme fonctionne comme un ensemble de structures : il s'agit d'un tout dont chaque composante ne prend sa forme exacte que par sa jonction avec les autres.  Donc dans celles-ci, chacun des éléments est en relation avec les autres et tire sa pleine signification de cette corrélation, qu'il s'agisse de l'enracinement existentiel, de la culture, des données de la foi chrétienne.  Chacun apporte des idées, des valeurs, des questions propres mais s'enrichit de significations nouvelles par le rapport dynamique avec les autres.  On pourrait parler de fécondation mutuelle.

Il s'agit donc ici, grâce au changement de termes, d'une des grandes nouveautés de ce programme.  Celle-ci va entraîner des réactions en chaîne, des modifications collatérales qui, je l'espère, ne seront pas des dégâts collatéraux.

Par exemple, les ressources de la foi chrétienne ne seront plus présentées comme un tout structuré d'avance.  Elles seront éclatées.  Il sera nécessaire à certaines étapes du parcours d'élaborer avec les élèves des synthèses qui montrent la cohérence interne de la foi telle qu'elle est présentée dans la programme (p. 34).

En guise de conclusion, je citerai un passage d'un sermon du Cardinal Newman qui m'a souvent inspiré.

« Il peut sembler étrange qu'un grand nombre qui se disent chrétiens vont dans l'existence sans chercher à atteindre une vraie connaissance d'eux-mêmes … Quand je dis que c'est étrange, je ne veux pas signifier que la connaissance de soi est une chose facile … Ce qui est étrange, c'est ceci : à savoir que des hommes puissent faire profession d'accepter la doctrine chrétienne et de baser sur elle leur conduite, alors qu'ils sont ignorants d'eux-mêmes et que la connaissance de soi est une condition nécessaire pour comprendre la doctrine … La connaissance de soi est à la racine de toute vraie (real) connaissance religieuse … (…)

Le piège le plus dangereux de Satan, c'est de nous disperser loin du secret de notre pensée, de nous faire oublier notre cœur, et de fixer notre attention purement et simplement sur le Dieu qui a fait les cieux. »

Jean-Marie Virlet



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